Des pétitions promues sur les médias sociaux, des manifestations et ralliements partout au pays, des attaques personnelles et des discours décriant la menace à la libre expression. Voilà le genre d’opposition viscérale qu’a rencontré une députée fédérale après qu’elle ait proposé une motion dans la Chambre des communes. Par le biais de sa motion, titrée « Racisme et discrimination religieuse systémiques », Iqra Khalid cherche à ce que le gouvernement fédéral reconnaît et se penche sur le problème de la discrimination systémique au pays. Les motions parlementaires passent largement inaperçues, alors pourquoi est-ce que celle-ci reçoit tellement d’attention? Étant donné l’objectif noble de la motion, pourquoi les réactions sont-elles si virulentes? Parce qu’elle contient une référence explicite à l’islamophobie.

La motion, communément appelée M-103, a vu le jour dans le contexte de la fusillade survenue au Centre culturel islamique de Québec le 29 janvier dernier. Elle a été proposée afin d’adresser ce que certains croient être le climat de plus en plus xénophobe qui suppure dans la société canadienne, un climat qui serait plus favorable aux actes haineux. Bien que la motion elle-même ait été déposée en décembre, l’attentat y a rajouté une certaine urgence. Ses partisans voient dans la motion une tentative symbolique de commencer à traiter les plaies dans la société et la rendre plus équitable et sécuritaire pour tous. Ses opposants, de leur côté, voient M-103 comme du favoritisme religieux, une autre initiative des « politiquement corrects » d’empêcher la critique d’une religion que l’on considère incompatible avec nos valeurs et notre société.

S’il y a une critique de la motion, c’est qu’elle ne fait pas grand-chose. Hormis l’aspect symbolique, M-103 n’est pas une loi, n’a aucune incidence législative et n’affectera aucunement les Canadiennes et Canadiens dans leur vie de tous les jours. Elle n’est aucunement une atteinte à la liberté d’expression puisqu’elle n’a pas de poids. De toute façon, les codes de droits de la personne aux niveaux provincial et national, ainsi que la Charte canadienne des droits et libertés, offrent la protection aux citoyens contre la discrimination. Le but d’une motion est de simplement réitérer le fait que le député qui la propose est engagé à traiter d’un problème particulier ou qu’il soutient certains idéaux. La motion passe donc au débat et est soumise à un vote pour recevoir l’appui ou non des autres membres. Des nombreuses motions sur une panoplie de sujets ont été discutés et adoptées au cours des années, par exemple une motion proposée en 2006 par Stephen Harper qui reconnaissait « que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni » ou encore une motion proposée en octobre par le chef du NPD, Thomas Mulcair, qui dénonçait toute forme d’islamophobie. Il est important de noter que cette dernière motion avait reçu l’appui unanime de la Chambre.

Des motions sont des actes politiques, parfois bien intentionnés, comme il est certainement le cas avec M-103, mais elles peuvent servir aussi à gagner des points avec ses électeurs. Le soutien presque immédiat de la motion par le caucus Libéral et par un premier ministre qui proclame sans cesse l’ouverture des Canadiens peut être perçu comme un jeu politique; c’est certainement une façon facile d’accroître son capital auprès des groupes minoritaires. Les Conservateurs toutefois ont embarqué eux aussi dans le jeu. Treize des quatorze candidats à l’investiture du Parti déclarent ouvertement leur opposition à M-103, avec quelques-uns, comme Kellie Leitch et Chris Alexander, qui continuent activement à fomenter la rage et l’indignation chez leurs partisans, appuyés par des médias de la droite extrême comme The Rebel, un genre de Breitbart canadien, mais qui fait encore plus pitié. En réponse à M-103, les députés conservateurs ont appuyé une seconde motion traitant du même sujet, omettant bien sûr la référence unique à l’islamophobie en énumérant d’autres groupes religieux. La contre-motion, l’équivalent législatif du « #AllLivesMatter, » a été rejetée par la majorité libérale et n’a donc pas été adoptée, malgré le soutien de tous les autres partis de la Chambre. Le stratagème des Conservateurs pourrait très facilement les hanter lors de l’élection en 2019 et leur coûter l’appui de leurs partisans plus centristes.

Que réserve l’avenir pour M-103? Étant donné qu’elle détient l’appui des Libéraux, il est attendu à ce qu’elle soit adoptée lorsqu’elle passera au vote en avril. Mais qu’en est-il pour l’état de la société canadienne? Le débat entourant M-103 révèle qu’un segment important de la population est mal informé par rapport au système politique et que des démagogues vont exploiter cette ignorance au nom de l’avancement de leur carrière. Cette motion nous permet de voir les failles dans la façade que l’on se donne comme pays. On n’a qu’à écouter Mme Khalid qui, lors d’une séance dans la Chambre, a fait la lecture de la multitude de commentaires haineux, racistes, sexistes et xénophobes qu’elle a reçue depuis qu’elle a proposé M-103, pour reconnaître que notre pays n’est pas bien mieux que ce qui se passe de l’autre côté de la frontière. Ces propos démontrent à quel point nous devons en faire plus pour contrer la haine chez nous.

Dans le fond, l’opposition à M-103 n’est aucunement rationnelle. Elle est construite sur une fondation de sensationnalisme qui exploite l’ignorance et la peur de l’autre. La motion n’accorde pas un traitement préférentiel à une religion particulière, mais adresse plutôt une réalité sociale courante. Elle ne menace aucunement la liberté d’expression, n’instaure pas la charia au Canada et ne signifie pas le début d’une descente vers l’établissement d’une théocratie islamique. Des débats sur les affaires gouvernementales sont nécessaires dans notre société, mais le processus serait aidé si l’on prenait un peu plus de temps à faire de la recherche et faire preuve d’un peu plus d’empathie.

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