L’an dernier, les festivités de Pride Toronto se sont arrêtées pendant un instant, la parade ayant été interrompue par des membres de Black Lives Matter Toronto. Ayant été invités à participer par le comité organisateur, ils ont bloqué la procession en exigeant certaines mesures pour rendre l’évènement plus inclusif pour les personnes racialisées et marginalisées. Le comité a rapidement capitulé et le tout a pu procéder comme prévu.

Normalement, les médias ne s’inquiètent pas trop de ce qui se passe chez la communauté Queer et l’arrêt temporaire de la parade n’aurait pas attiré beaucoup d’attention à part peut-être des brèves mentions. Mais dans ce cas, BLMTO avait eu l’affront de suggérer quelque chose que les straights, ou les gais blancs, ne pouvaient ignorer ni comprendre : ils voulaient interdire la présence de policiers en uniforme lors de la parade.

« Les policiers devraient refuser de faire la sécurité pour la parade ! » on a entendu. « Les activistes de BLM ont intimidé les organisateurs de fierté ! » on a lu. « #AllLivesMatter » et « #BlueLiveMatter » on a tweeté. Des gens qui sont habituellement simplement dégoutés par le fait que la parade ait même lieu avaient maintenant une autre excuse pour démontrer leur désaccord avec la communauté. Même des gens qui font partie de la communauté, blancs et mâles surtout, ne peuvent comprendre pourquoi l’action de BLMTO était nécessaire ni pourquoi les organisateurs auraient acquiescé leurs demandes. Ce que s’est passé l’an dernier représentait un retour à ce qu’était le mouvement Queer.

L’historique de la communauté Queer est marqué par la rébellion et le désir pour la libération. Les premières parades ont eu lieu en 1970 aux États-Unis pour marquer les émeutes de Stonewall, reconnues comme étant l’évènement déclencheur du mouvement de libération gai. Des centaines, des milliers de gens, rejetés par la société, par leurs familles et leurs proches, ont envahi les rues pour dénoncer leur traitement injuste et pour exiger une reconnaissance de leur communauté. Évidemment, on n’est pas encore rendu à ce point là en 2017, mais au fil des années, les démonstrations et les parades ont su créer une solidaritQueeré entre les membres de la communauté, et démontrer aux straights qu’on ne s’en va pas nulle part. Par contre, à mesure que l’opinion publique a changé, les parades sont devenues de plus en plus des célébrations du progrès accompli, et les aspects politique et commémoratif de ses débuts violents semble avoir disparu de la mémoire collective.

Pour en revenir à la police, elle a toujours eu un rôle négatif dans cet historique. Les émeutes de Stonewall ont eu lieu après un raid policier qui était devenu bien trop habituel dans les bars gais de New York. On arrêtait des gens qui n’étaient pas habillés d’une façon qui était « appropriée » pour leur sexe. On perdait son emploi si notre orientation était découverte, dans ce qui est devenu le « Lavender Scare ». On les croyait des malades mentaux et on les enfermait dans des asiles afin de les « réhabiliter. » Autant qu’on aime penser qu’on est mieux au Canada qu’aux États-Unis, on a aussi notre historique anti-LGBTQ. La police de Toronto, en 1981, durant ce qu’ils avaient nommé « Operation Soap », a arrêté en masse près de 300 hommes, présumés homosexuels, qui fréquentaient des bathhouses, des lieux de rencontre privés pour les hommes destinés principalement à donner la chance d’entretenir des relations intimes avec d’autres hommes. Tout comme les raids à Stonewall, ce fut une attaque sur un lieu qui était sécuritaire pour les membres de la communauté. Ces arrestations ont donné suite à une série de manifestations, ce qui est éventuellement devenu la parade Pride de Toronto, pour commémorer ce qui est, pour la communauté Queer au Canada, son Stonewall. L’exclusion de la police en uniforme est entièrement sensée dans le contexte historique du mouvement. Ce genre de traitement discriminatoire et ciblé existe toujours aujourd’hui, à plus petite échelle ; il y a toujours une discrimination systémique policière envers les membres de la communauté. Ceux qui dénigrent la tenue de Pride en raison de leur manque supposé d’inclusion en ce qui concerne les policiers en uniforme sont apparemment incapables de détecter l’ironie.

Tout comme la discrimination systémique envers la communauté Queer persiste au Canada, on observe également un traitement différentiel pour les personnes racialisées. Ce qui est important ici c’est la question d’intersectionnalité, qu’une personne appartenant à plus d’un groupe minoritaire se voit plus désavantager qu’une personne appartenant à un seul groupe. Bien que la communauté Queer ait fait des progrès, comme la société plus large, il existe toujours autant de discrimination et de stéréotypes envers les personnes racialisées. Les hommes gais blancs se retrouvent souvent en position de pouvoirs dans les organismes ; ce sont eux qui ont la plus grande visibilité et la plus grande plateforme pour se faire entendre. Les demandes de BLMTO l’an dernier incluaient plus de services et d’évènements destinés aux gens racialisés ; on cherche à donner une voix aux membres de la communauté qui n’en ont pas et qui se sentent exclus. Si les activistes ont arrêté la parade pour un moment, c’est parce qu’on ne leur a pas donné une autre avenue pour qu’ils s’expriment. Ils ont fait valoir leur présence et ont rappelé aux leadeurs de la communauté qu’ils ont autant besoin d’appui et de se sentir représentés. Leur action a marqué un retour aux tactiques et au message des pionniers du mouvement.

Black Lives Matter Toronto n’a pas intimidé les organisateurs de Pride. Ce qui est un cas d’intimidation toutefois c’est la volonté d’un grand nombre de gens, de politiciens et la majorité qui prétend appuyer la communauté, qui voudrait la punir pour avoir prise une décision d’elle même, surtout une décision qui ne fait que renforcer la puissance et la cohésion de la communauté. Ou bien, est-ce que c’est peut-être ça qui trouble tellement ces gens ? Si des gens refusent d’y assister tout de même, d’abord ils ne comprennent pas réellement ce qu’a souffert la communauté et ne l’appuient pas vraiment.

Le scandale a toujours autant d’élan, surtout que nous entrons dans le mois de la fierté et la tenue de la parade approche. Certains conseillers municipaux de la Ville de Toronto ont même tenté de retirer le financement municipal accordé à l’évènement en raison de l’interdiction du port d’uniforme par les policiers. Le problème n’est pas avec les individus eux-mêmes, mais avec le corps policier en son ensemble ; il symbolise la discrimination et l’oppression. Leur exclusion fait partie même de l’ADN de la communauté. Interdire la participation de policiers en uniforme est logique, surtout lorsque nos confrères dans la communauté se sentent toujours comme s’ils sont l’objet d’un traitement injuste des forces policières est la bonne décision. Si Pride n’est pas une place sécuritaire et ne présente pas une opportunité pour tous les gens marginalisés d’y participer librement, d’abord son but ultime est raté.

 

Cet article, comme tout autre éditorial, ne représente pas nécessairement les orientations politiques des partenaires, bailleurs de fonds, ou des autres rédacteurs de l’Orignal déchaîné.

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